René Desmaisons

 

Je n’ai pas l’intention de tenir ici une rubrique nécrologique, mais comment ne pas réagir aujourd’hui au départ de René Desmaison avec lequel j’ai partagé, un petit bout de chemin ? C’était en 1990. Je venais d’être nommé à l’Ambassade de France à Lima. L’Association des Andinistes Péruviens avait obtenu du gouvernement l’attribution de la plus haute décoration péruvienne à l’alpiniste français qui, le premier avait réussi l’escalade de plusieurs sommets de la Cordillère Blanche dont le Huascaran, plus haut sommet du Pérou. Second Français de l’histoire, après le général de Gaulle, René Desmaison allait donc recevoir la prestigieuse croix de Grand Condor des Andes. Prévenu, il fit savoir que, malheureusement, des engagements antérieurs l’empêcheraient de venir à Lima. L’Ambassadeur me demanda de recevoir la décoration au nom de notre célèbre compatriote. J’allais donc avoir l’honneur, quelques instants, de représenter « l’homme aux cent quatorze premières sur plus de mille ascensions, dans les Alpes, l’Himalaya ou les Andes », « le héro tranquille, modeste et silencieux », « l’écrivain du vécu »…

Je me rends à la cérémonie et explique au Président que la France, très touchée du grand honneur qui lui est fait, me délègue en lieu et place du récipiendaire auquel je transmettrai naturellement croix et discours. Je pensais que mon interlocuteur allait prévenir ses collègues et les journalistes présents du rôle fort modeste que je jouais en ce lieu.

Les discours débutent, à la péruvienne, c’est-à-dire respectueux, longs, interminables… Les nombreux exploits de Desmaison sont rappelés. Le récit de ses premières en compagnie d’andinistes péruviens auxquels il avait ouvert des voies nouvelles tout en leur laissant les plus hautes places sur la photo finale, son courage surhumain, ses attitudes héroïques… Les applaudissements fusent de tous côtés et des centaines de regards se fixent sur moi. On me salue d’un air entendu et déférant.

Au bout d’un moment je me dis que c’est tout de même beaucoup pour un simple représentant, même diplomate. Après une bonne heure de discours et une accolade appuyée, on m’épingle la croix de Grand Condor sur la poitrine et je me retrouve seul sur l’estrade devant le micro et la foule, soudain silencieuse.

« Je vous assure que je n’oublierai aucun des éloges que vous avez prononcés ce soir et que je les transmettrai fidèlement à René Desmaison, avec cette Croix… » En même temps, je commence à enlever la décoration pour la remettre dans son écrin mais les flashs et les caméras se bousculent et on me fait comprendre que je dois laisser la croix sur ma poitrine. Gêné, mais craignant de faire de la peine, j’obtempère.

Les trois quarts des quotidiens et magazines qui sortirent les jours suivants publiaient ma photo avec les exploits de René Desmaison, ignorant ou feignant d’ignorer qu’il n’était pas venu lui-même recevoir sa décoration. Un hebdomadaire précisait tout de même mon nom et ma fonction mais ajoutait que j’avais vaincu plusieurs sommets avec mon ami René.

Une dizaine d’années plus tard, à Mirebeau, je fais la connaissance du fils de Desmaison venu présenter un film sur le Pérou pour Connaissance du Monde. Je lui raconte l’anecdote. « Je connais cette histoire, me dit-il. Mon père s’en était beaucoup amusé et il aime la raconter, pour souligner l’extrême gentillesse des Péruviens. Il serait content de vous serrer la main, conclut-il, ce qu’il fit chaleureusement.

Ce 28 septembre 2007, à 77 ans, René Desmaison, victime d’une interminable maladie, a réalisé sa dernière ascension. (jpjeannin@9online.fr)

00:23:23 | Ajouter au blog | La boîte aux souvenirs


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