C’est le Pérou (2).

C’est le Pérou ! (2)

Bombardé Attaché d’Ambassade à Lima fin 1989, dans des circonstances que je ne couperai pas à rapporter un jour, je m’y entourais d’un réseau d’artistes, de miss, de ministres et de journalistes qui firent de moi, durant cinq ans, le "people" incontournable des émissions politiques et des rubriques mondaines. Baroudeur et photographe, je racontais le Pérou aux Liméniens que leurs convictions racistes et le terrorisme régnant, enfermaient dans la capitale… Après quinze années d’exil et d’errances diplomatiques -on appelle cela « la Carrière »- je reviens, « gringo » que les pisseuses de l’époque, racolent devant les restaurants à touristes.

« El Mirador », immeuble d’où j’embrassais le Pacifique, a été repeint. La falaise de terre grise que le moindre tremblement de terre transformait en rideau de poussière est couverte de gazon. Je lève les yeux vers « mon » 18ème, mes matins d’hiver ensoleillés, là-haut, au dessus des nuages qui, six mois par an, enveloppent la ville et l’océan. Malgré le risque de fréquentes coupures d’électricité, j’empruntais alors le monte charge extérieur, m’enfonçant dans  le coton jusqu’au parking… Qui aujourd’hui se souvient encore de moi ? Lima elle-même est méconnaissable, fardée de fontaines multicolores, de parcs et d’hôtels cinq étoiles. Le centre historique et les arrondissements chics se sont embellis tandis que la banlieue n’a cessé de s’étendre, incontrôlée et pitoyable. Encombrées de motos poussepousses, les avenues clignotent de centres commerciaux gigantesques et de casinos sordides. Comme les sectes prolifiques, le mauvais goût nord-américain a colonisé les quartiers pauvres.

Déjà chaotique, le trafic urbain des heures de pointe franchit les limites de l’imaginable… Pendu au plafond trop bas d’un « combi » de huit places, écrasé, asphyxié, je me fais des réussites sur le nombre de passagers : vingt, mon vœu se réalisera. Malheureux en transport, heureux aux jeux ! Jamais je ne verrai là d’autre blanc. -« Chauffeur ! Votre encaisseur met ses pattes partout… Tiens, il recommence !» -« ça va, je ne l’ai pas fait exprès. Je m’excuse »… Comment des jeunes femmes élégantes ou des cadres en  costume-cravate, peuvent-ils sortir impeccables d’un tas de ferraille aussi déglingué ? Comment les chauffeurs peuvent-ils accélérer, freiner, doubler et se rabattre aussi vite sans tuer personne ? Comment les « cobradors » réussissent-t-ils à ouvrir la porte coulissante, s’accrocher d’une main, hurler l’itinéraire, faire monter les nouveaux passagers, encaisser et refermer la porte sans se faire arracher la tête par les combis concurrents ?… Comment tant de promiscuité n’engendre-t-elle pas de violence ?

« Grâce à Dieu !» répond ma belle-mère… Grâce surtout aux Péruviens ; à leur résignation atavique qui les fait trouver naturelle la réparation d’un siège cassé en glissant dessous une caisse de bière vide.

Au pied du Mirador, Ruth juge mon émotion exagérée : « Tu ne vas tout de même pas entrer ? Que vas-tu dire ? Il y a quinze ans, j’ai vécu ici. Et tu crois que les portes vont s’ouvrir toutes seules ? » Je sais qu’elle a raison mais je reste là, de l’autre côté de la rue pour mieux apercevoir le sommet, hypnotisé par les vitres polarisées de l’entrée sur lesquelles défilent tant de souvenirs. Soudain, la porte s’ouvre: « Señor Jean-Pierre ! Comment allez-vous ?». Agustino est là, comme il y a quinze ans lorsqu’il m’ouvrait la porte du garage pour m’éviter de m’arrêter à l’extérieur. Je me jette dans ses bras comme on ne le fait qu’en Amérique Latine et je regarde Ruth, feignant de m’excuser d’une victoire aussi probante. 

Riant tous les deux de l’anecdote dont j’imagine déjà le récit que j’en ferai à ma belle famille, ce soir, pour la veillée de Noël, nous remontons l’avenue Larco, slalomant dans la foule et les paquets cadeaux. Je crois un instant avoir bousculé une jeune femme mais réalise que c’est elle qui s’est jetée sur moi : « Señor Jean Pierre ! Vous n’avez pas changé »… Décidément, ce doit être vrai. Je décide de le croire de toute façon et j’en éprouve un vrai ravissement.

 Les derniers jours de l’année se sont précipités. Le 31 décembre est là, jaune, comme l’exige la superstition populaire, chacun étant convaincu que la chance l’accompagnera au long de l’année s’il porte aujourd’hui un vêtement de cette couleur. Des boutiques entières ne vendent plus que des petites culotes jaunes… Peut-être parce qu’ils ont souffert plus que d’autres, les Péruviens ont mieux que personne le sens de la fête. Tout, dans leur vie quotidienne, est prétexte à se réunir, manger, boire et danser. Dans trois jours, ce sera mon anniversaire, le plus chaleureux de ma vie d’adulte… J’ai toujours eu du mal à mémoriser les dates et à coordonner mes souvenirs de façon chronologique mais depuis que l’on ne met qu’une seule grosse bougie en forme de point d’interrogation sur mes gâteaux d’anniversaire, j’ai quand même conscience de n’être plus tout à fait aussi jeune.

* titre, textes et photos déposés et protégés par Copyright.

jeanpierrejeannin@msn.com Les photos contenues dans cet article sont exposées, légendées, dans Photos d’Ailleurs, Classeur Pérou 2009. ICI


3 responses to “C’est le Pérou (2).

  • Maurice

    Bravo pour la beauté , la rigueur et la richesse de votre style. Plusieurs de vos articles sont magnifiques. Merci. Maurice

  • J-N

    helloçà fait un bailpetit coucou en passantsympa les images du PEROUA+JN

  • catherine

    bravo cela nous ravigote un peu de voir ton plendide blog le perou un des pays que j aurais aimé visiter merci beaucoup cat

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