Henri Salvador. Bernard Dimey

Lettre de Syracuse

à  Henri Salvador… et Bernard Dimey

 

Je m’étais promis de ne pas « nécrologier » ici les gens célèbres que j’ai connus, d’autant que, l’âge aidant, la litanie s’allonge forcément de plus en plus… Je m’y sens pourtant poussé par un agacement justifié : « Syracuse », « Syracuse »… Pas un media n’y échappe mais, paradoxalement, pas un journaliste, un animateur, ni la moindre ligne pour mentionner l’auteur de cette chanson mythique. Pire: on laisse croire qu’elle est de toi, cher Henri, alors que tu ne fus que le compositeur de ce joyau… le meilleur de ton répertoire. 

 

Tu auras les spéciales, les couvertures et les rediffs que tu mérites. Il y aura même un Président de la République à ton enterrement. J’y  ajoute ma tristesse, sincère mais  amusée, en te revoyant refuser le contrat de la tournée d’été de Sud Radio parce qu’on n’y précisait pas que tu pourrais jouer aux boules tous les après-midi… La tête de Poinsot, alors directeur de la compta fut mémorable. Cette clause essentielle ajoutée, tu signas sans même discuter ton cachet. C’est ton épouse, Jacqueline, qui, comme toujours, géra cette contingence totalement secondaire à tes yeux…

 

J’étais alors chef de pub de Renault et, à ce titre, premier annonceur de la tournée. En même temps, je commençais, en douce, ma vie de saltimbanque.  Nous avons passé ainsi quelques semaines agréables, dormant dans les mêmes hôtels, mangeant à la même table et riant  des mêmes blagues. Je t’ai revu, une dizaine d’années plus tard, un matin, par hasard, dans un petit bar proche de la maison de la Radio. Tu t’es souvenu de mon nom de scène et tu as même cité la chute d’un de mes sketches… -« Tu bosses en face » ? – « Non, j’ai rendez vous avec la directrice des stations régionales de Radio France ». – « Te casses pas la tête !  C’est une pouffe comme les autres et tu vas te la mettre dans la poche ». Ta recette fut efficace : j’ai même refusé la direction de Melun où je n’avais aucune envie d’aller vivre. « Quand tu reviens à Paname, téléphone qu’on bouffe ensemble »… Mais je ne t’ai jamais rappelé…

 

Pas de quoi mériter le référencement de Google comme tu vois.

 

Sauf que, j’ai le cœur gros  aujourd’hui d’une autre absence. Celle d’un ami immense dont, depuis trois jours, j’ai, en vain, attendu le nom à côté du tien, à côté de Syracuse, ne serait-ce qu’une fois…  Jadis, les interprètes citaient leurs auteurs, avant ou après, comme Montand, Mouloudji, Michel Simon (audio), Reggiani, Zizi Jeanmaire,  les Frères Jacques et les autres. « C’était de Bernard Dimey*» !… Même Aznavour lui a consacré un album complet, car Syracuse n’est que l’un des chefs d’œuvre qu’il nous a laissés…

 

Bernard ne chantait pas. Il disait. Ce qui explique sûrement  la modestie de sa cote au Hit Parade. Il avait des allures de clochard et passait sa vie dans les bistrots de la butte, hirsute, trop gros, mal fringué… Comme toi, il aurait pu exiger une clause à ses rares contrats : « un bistrot à côté du théâtre »… Il était drôle, brillant, magnifique… « Je suis effaré, presque gêné, qu’un gars puisse avoir autant de talent, d’esprit, de verve, de trouvailles cocasses, à la fois acides et tendres, d’audace jamais vulgaire, qui fait mouche à tout coup ; et qu’il ne soit pas au moins aussi populaire que Georges Brassens »* … Lorsqu’il a écrit Syracuse pour Jean-Claude Pascal, il n’y avait jamais mis les pieds… Je l’ai convaincu un jour de descendre à Biarritz pour dire ses textes sur la scène de mon petit café théâtre. Il accepta mais il m’obligea à jouer avec lui, ou à sa place, parce qu’il trouvait que je disais ses textes mieux que lui… « Pour Roland Latour, ces poèmes écrits dans un bistrot et à dire où tu voudras ! Ton ami : Bernard Dimey »… Cher, cher Bernard, quelle chance d’avoir  tant de fois refait le monde avec toi ; d’avoir trinqué tant de verres de « bordeaux sup » en délirant sur les cocus, sur les cons, sur nous-mêmes…   

 

Il y a peu, j’ai dit « Les enfants de Louxor », à un groupe de touristes dans un hôtel du Caire et, dans la Vallée des Rois, j’ai ramassé le caillou que « je déposerai un jour tout au fond de ma barque »…

 

Puisque tu vas le retrouver, dis bien à Henri qu’il n’oublie pas de te citer. Les droits d’auteur ne suffisent pas ; il faut aussi la gloire et, pour l’ensemble de ton œuvre, c’est à toi qu’elle revient !  (jpj)

   

          contact: jeanpierrejeannin@msn.com   *Bernard Dimey, poète (1931-1981)

          Textes de Bernard Dimey dits par lui-même ou ses amis: Cliquez ici

          Wikipedia  http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Dimey

             *extrait du Canard Enchaîné

             Lien vers Aznavour chante Dimey  (N° 41 à 50) et photos d’Aznavour à LIma.


2 responses to “Henri Salvador. Bernard Dimey

  • rori

    Bonjour,
     
    Votre texte est superbe…..
     
    Bonne journée
     
    très cordialement

  • odile

    je possede ce fameux vinyl "aznavour chante dimey"
    il me semble même que l\’on voit un bistrot ou une brasserie sur la pochette .
     trés bel hommage rendu a B. DIMEY en lui reapropriant ses textes
    bonne journée
     

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